"Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui regardent et laissent faire !" Albert Einstein

Dronies, les selfies vus du ciel


Les portraits aériens filmés à l’aide de drones se multiplient sur les réseaux sociaux. La législation sur leur usage reste floue, mais le survol des foules sera interdit dès le 1er août.

Le selfie a vécu. Trop statique, trop vu, trop banal, il cède la place à une pratique beaucoup plus novatrice et décoiffante: le «dronie». Cette appellation désigne un nouveau genre de portraits vidéo réalisés à l’aide de drones télécommandés, qui fleurissent depuis quelques mois sur les réseaux sociaux.

Selon un rituel bien défini, la séquence commence à hauteur du pilote du drone, qui se filme en gros plan, souvent accompagné de parents ou amis. Et puis, très vite, vient l’instant presque magique pour le spectateur: ces quelques secondes où le drone s’envole loin et haut, dévoilant les alentours dans un travelling arrière stupéfiant.

Des centaines de vidéos illustrant la beauté naturelle des paysages, l’univers urbain ou encore des familles dans leur jardin figurent ainsi sur les sites de partage comme Vimeo et YouTube. «C’est le sentiment de liberté et d’apesanteur qui me fascine quand je pilote mon drone muni d’une caméra GoPro, explique Gérard Koymans, président de l’association Air-Shoot Suisse, qui regroupe les passionnés de films aériens en vol radiocommandé. Réaliser des vidéos comme celles que produisaient jusqu’ici les studios hollywoodiens au moyen d’hélicoptères est maintenant à la portée de tout le monde.» «

Les drones ne cessent de gagner en popularité, car ils deviennent meilleur marché et donc accessibles à tous», confirme Anne-Marie Mottaz, propriétaire du magasin de modèles réduits volants Multi-Modèles à Genève. Pour quelques centaines de francs, il est ainsi possible d’acheter un drone équipé d’une petite caméra, livré avec une télécommande, et capable de voler en autonomie une dizaine de minutes. A ce prix, il ne faut certes pas s’attendre à des miracles en termes de qualité d’image, mais la prouesse technique n’en demeure pas moins bluffante.

La technologie se développant plus vite que le cadre juridique, un certain nombre de questions liées à la protection de la sphère privée et à la sécurité se posent immanquablement. Pour les possesseurs de drones, il est en effet tentant de filmer en ville ou à proximité des gens plutôt que dans de grands espaces, lieux jusqu’alors privilégiés par les adeptes du modélisme.

Pour l’heure, les drones sont encore soumis aux mêmes réglementations que les autres modèles réduits, comme l’explique Yves Hängärtner, spécialiste des drones à l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC): «Tous les modèles en dessous de 30 kg, des jouets pour enfants aux appareils professionnels, sont libres d’utilisation. Seul le vol près des aérodromes et des installations militaires est réglementé. L’unique obligation pour le pilote consiste à maintenir en permanence le contact visuel avec son drone.»

Ce cadre légal très permissif va toutefois rapidement évoluer dans l’ensemble des pays européens. La Suisse franchira une première étape dès le 1er août prochain: une nouvelle loi interdira le vol de drones au-dessus des foules, sauf dérogation de l’OFAC.

«Il ne faut pas sous-estimer les dangers occasionnés par ces engins, avertit Gérard Koymans d’AirShoot Suisse, qui a déjà réalisé des dronies dans la campagne genevoise. Avec l’association, nous ne volons pas n’importe où. Si le drone tombe, il chute comme une pierre et peut donc causer de gros dommages.»

La question qu’on pose le plus souvent à Yves Hängärtner n’est toutefois pas liée à la sécurité générale, mais à la protection de la sphère privée. «Les drones ne peuvent filmer que lorsque les pilotes ont informé et obtenu le consentement des personnes identifiables sur la vidéo, ou que ces dernières ont un autre intérêt prépondérant privé ou public, explique Francis Meier, porteparole du préposé fédéral à la protection des données et à la transparence. Survoler le jardin du voisin sans autorisation est alors interdit.» Les victimes d’espionnage avec de tels engins peuvent déposer une plainte civile, voire pénale. On ne recense pas encore de cas liés à l’utilisation des drones en Suisse. Le contrôle de la loi est rendu difficile par la discrétion de ces engins.

Les spécialistes s’accordent sur le fait que la législation devra évoluer. «Nous pourrions par exemple réduire la limite de 30 kg pour l’utilisation libre et rédiger des normes spécifiques pour la protection des données, propose Francis Meier. Nous avons été en discussion avec l’Office fédéral de l’aviation civile et avons été entendus par une commission du Conseil national à ce sujet.» Sans attendre la mise en place de nouvelles normes, les adeptes des dronies ont donc l’été devant eux pour réaliser et diffuser leurs plus spectaculaires travellings…

LES MODELES

Débutants 
De 100 à 500 francs
 A l’instar du modèle X4 de la marque Husban, vendu environ 90 francs, les petits drones (10 à 15 cm de diamètre pour environ 100 grammes) embarquent une caméra intégrée de qualité modeste et sont pour la plupart livrés avec une télécommande. La fonction «first person view», qui permet de guider l’engin en suivant la diffusion en direct sur l’écran de la télécommande, est parfois déjà disponible dans cette gamme de prix.

Initiés
De 500 à 1500 francs
 Un peu plus grands et puissants (20 à 40 cm de diamètre), ces engins, comme le best-seller Phantom de la marque chinoise DJI (environ 500 francs), sont équipés d’un support permettant d’attacher sa propre caméra, telle qu’une GoPro. Capables de voler à plus de 40 km/h, ils disposent généralement d’une fonction «retour au point de départ» en cas de perte de contrôle. Un dispositif de sécurité que les petits modèles ne possèdent pas.

Pros
Dès 1500 francs
 Grâce à leurs supports autostabilisateurs pour caméras, les drones, tel le X650 de la marque chinoise Xaircraft (environ 5000 francs), permettent une prise de vue sans tremblement. Ils sont souvent utilisés par des professionnels, comme les architectes ou les géologues. Généralement construits en carbone plutôt qu’en plastique, ces engins sont particulièrement légers et puissants. Du coup, certains modèles peuvent facilement atteindre 60 km/h.