"Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui regardent et laissent faire !" Albert Einstein

Snowden selon Oliver Stone




En mars 2015 sortait sur les écrans le documentaire Citizenfour, de Laura Poitras, dans lequel nous suivions le journal de bord de la cinéaste partie à Hong Kong filmer les révélations d’Edward Snowden sur les méthodes d’espionnage de masse de la NSA.

Deux années ne se sont pas écoulées qu’Hollywood a décidé, à son tour, d’exploiter le « filon Snowden » et de confier le projet à Oliver Stone, cinéaste américain connu pour enfoncer des portes ouvertes à travers ses films politiques – de Platoon à Nixon, en passant par Wall Street et JFK – et qui, de son propre aveu dans les médias, n’attend rien de moins de Snowden qu’un nouvel Oscar.

Cela, bien sûr, tout en feignant la modestie quant aux retombées concrètes de l’entreprise : « Je ne crois pas que les films changent quoi que ce soit. Ils sont oubliés avec le temps… » Toujours est-il que l’initiative de départ est venue de l’avocat russe d’Edward Snowden, Anatoli Koutcherena (Анатолий Кучерена), qui a vendu au producteur les droits d’adaptation de son roman policier directement inspiré de l’affaire, Time of the Octopus, pour la modique somme d’un million de dollars.

Si, peu de temps après le documentaire de Laura Poitras, on peut déjà, en toute légitimité, s’interroger sur les motivations profondes de l’avocat…

À noter, au passage, que The Snowden Files, le livre écrit par Luke Harding, journaliste au Guardian, servit également de base à Oliver Stone et à son coscénariste Kieran Fitzgerald pour la mise en chantier du thriller.

Tandis que le documentaire de Laura Poitras s’attachait à filmer la traque du lanceur d’alerte, et à énumérer les divers programmes de surveillance de l’agence américaine, le film d’Oliver Stone prend pour angle d’attaque le parcours personnel – et forcément atypique – d’Edward Snowden.

Réformé des Forces spéciales à son plus grand malheur pour raisons médicales, et de surcroît patriote militant au Parti républicain, rien ne prédisposait cet autodidacte non diplômé à intégrer un jour la CIA, et encore moins à trahir des secrets d’État. On comprend, grosso modo, que c’est au moment où Snowden et sa copine firent eux-mêmes l’objet d’une surveillance active que l’agent de la NSA décida d’abandonner sa situation à Hawaï afin de révéler ses informations aux journalistes Ewen MacAskill et Glenn Greenwald.

L’aurait-il fait autrement ? Rien n’est moins sûr, le film interroge peu les motivations et dilemmes moraux de son personnage principal, et n’effleure quasiment pas la question du patriotisme : le patriote est-il celui qui choisit le peuple en lui révélant le système d’espionnage de masse dont il fait l’objet, ou bien celui qui choisit l’État en maintenant à tout prix le secret professionnel au nom de la cohésion nationale ? La réponse peut sembler évidente a posteriori, cependant Snowden, à en croire le film, n’est à aucun moment traversé par ce dilemme.

Oliver Stone, en refusant le débat de fond, en vient ainsi à définir son personnage sur la base unique de ses actes, ce qui dénote de la part du cinéaste un manque de distance évident à l’égard de son sujet, comme s’il s’était laissé impressionner par les risques personnels pris par le jeune homme. D’où la gêne, à la fin du film, de voir apparaître le véritable Snowden, filmé sous tous les angles comme un héros, tandis qu’un discours de justice, accompagné d’une musique de circonstance, conclut le récit.

On se demande, après coup, s’il n’était pas un peu tôt pour se livrer à la fictionnalisation de cette affaire dont, finalement, il reste à découvrir les tenants et aboutissants…


Pierre Marcellesi